A la rencontre de Zayneb et de sa fille Hajar

Lettre à Tahar Ben Jalloun (1988)

Caria

Au 135 de la Rue Haute, à Bruxelles, il y a une porte vitrée aux embrasures vertes. Derrière le carreau, est collé un carton qui annonce « Caria ».
Pour beaucoup de femmes marocaines qui habitent le quartier, Caria veut dire bien des choses. Par exemple cela veut dire « Entrez. Ici c’est votre seconde maison. Vous pouvez venir y boire le thé, y rencontrer des amies, y apprendre à lire, à écrire, à coudre et à tricoter. Vous pouvez y amener vos petits enfants, il y a des jeux pour eux. Vous pouvez aussi y amener vos soucis, il y a Madeleine pour ça ».

Enfin, cela voulait dire tout ça jusqu’aux vacances de Noël, car Madeleine (Madeleine Brulard, une religieuse, française d’origine) est morte à Paris entre Noël et Nouvel an, et quand les femmes marocaines sont revenues le 5 janvier 1988, avec un grand sourire sur la figure et des vœux plein les lèvres, elles n’ont plus trouvé Madeleine derrière son bureau, sa canne appuyée sur le fauteuil. Elle n’était plus là, les bras ouverts, pour recevoir les gerbes glanées, épi par épi, de leurs problèmes et de leurs désarrois, mais aussi de leurs joies et de leurs fiertés, et les aider à en faire le pain quotidien de leur vie d’exilées.

« Madeleine était comme la mère que nous n’avons pas ici » a dit Raimou.

« Quand l’heure est là, elle est là ! » a continué Barka la Tunisienne, « Madeleine était très vieille et ma petite fille n’avait que dix ans ; pourtant elles sont parties toutes les deux la même semaine. Mais à qui vais-je parler maintenant quand je suis triste ? ».

Bien sûr, sans Madeleine, le Caria continue et si parfois, nous sommes encore émues en pensant à elle, nous rions aussi très souvent.
Par exemple, quand nous avons parlé de la Marche Verte de 1975 (des Marocains dans le Sahara Occidental) et que Fatima la silencieuse qui se méfie du français qu’elle trouve plein d’embûches, a saisi tout d’un coup notre sujet de conversation et est sortie de son mutisme pour nous raconter avec de grands gestes et de grands rires les quinze jours qu’elle a passés dans le désert à cette occasion, les pieds gonflés, les intestins en colère (comme les Sahraouis rencontrés), le pain trop rare, le sable, le vent, la chaleur...
Les mots arabes et français se bousculaient dans sa bouche. Les autres riaient. La tempête de sable était dans la classe.
« C’est bien » a commenté Barka. « Tu as fait la guerre sans les armes. Mais moi je crois que c’est les pauvres qui ont marché et que les riches, ils sont restés chez eux ». Le silence marocain qui a suivi était plein de prudence. Il y a des sujets brûlants à plus d’un égard.

Très beau

Un jour de l’année dernière, les femmes de la rue Haute ont été en visite dans un autre centre du même genre, où on fait aussi la cuisine. BeIges et Marocaines y échangent des recettes et les mettent en pratique.

« Mon heure est venue » s’est dit en rentrant Mélana que les lettres rebutent mais que la cuisine enchante, et elle a décidé, approuvée avec enthousiasme par les autres, de consacrer le vendredi suivant à la dégustation d’un couscous qu’elle apporterait.
Nous étions une douzaine autour des grands plats de Mélana, qui fut si chaudement félicitée qu’elle reprit ensuite le crayon avec un courage accru.

Pendant ce très copieux goûter, Fatiha avait soudain déclaré :
- « Ils ont dit hier à la télévision qu’un Marocain avait eu un prix pour un livre ».
- « C’est vrai, il s’appelle Tahar Ben Jelloun, et c’est le Prix Goncourt qu’il a reçu. Le prix du meilleur livre »
- « Mon mari a dit qu’il venait de Fez »
- « Je l’ai vu à la télévision, il est très beau »
- « Oui. Il a une barbe, et j’aime bien quand il parle ; il parle très bien, mais je n’ai pas compris ce qu’il a dit ».
- « Pourquoi on ne lit pas son livre ? »
Pourquoi pas en effet ? Sur le chemin du retour, j’achète « La Nuit Sacrée » qui est à toutes les vitrines des librairies, et rentrée chez moi, je m’y plonge aussitôt.

« Ce qui importe c’est la vérité ». Ce sont les premiers mots du livre. Et la vérité passe par la parole. Belle, riche, elle charme les mots et les charrie comme un fleuve. Mais hélas, ce fleuve est trop profond et trop impétueux pour mes amies débutantes.

Je cherche autre chose et découvre autre chose dans un livre de poèmes assez anciens du même auteur (1 ) un texte très simple et très beau qui s’intitule « Mourir comme elle ». C’est la lettre d’un père qui écrit à son fils, pour lui annoncer la mort de sa grand-mère. Essayons me dis-je.

Mourir comme elle

Ta grand-mère est morte hier. Elle est partie le matin, à l’aube. Heureuse et belle. Une étoile sur le front et un ange sur chaque épaule. Son dernier regard fut pour toi. Elle a même dit que le soleil ce jour était pour tes mains froides, loin du pays et qu’il faudra que tu te maries. Elle a souri, puis elle est partie sur un cheval. On pense que c’est un cheval ailé.
Nous avons vu de notre terrasse, le ciel s’ouvrir et accueillir au crépuscule une petite étoile. On peut la voir de partout.
Tu nous as manqué. Ce fut une très belle fête. Nous avons respecté sa volonté : nous n’avons ni pleuré ni hurlé au moment où le cercueil passait le seuil de la maison. Nous nous sommes parfumés avec le bois fumé, encens du paradis. Le jardin où elle aimait prier était en fleurs.
Tu te rappelles ses silences entre deux prières ; chaque ride était une tendresse. Il nous reste la sérénité et la lumière de cette journée. On l’a lavée et parfumée à l’eau de rose et de jasmin. On l’a enveloppée dans ce linceul qu’elle avait acheté, il y a longtemps, peut-être avant ta naissance. Elle le parfumait à chaque fête. C’est le même linceul qu’elle envoya à La Mecque où il séjourna trois jours et trois nuits.
Elle qui ne savait pas écrire avait dessiné sur ce drap des roses et des étoiles. Elle le gardait soigneusement au fond de sa valise.
Tu te souviens ? Elle nous disait :
« C’est dans la plus belle des robes que je désire arriver chez le prophète. Sa lumière, sa beauté, sa clarté méritent le bonheur de mourir. J’ai vécu heureuse dans la chaleur de vos bras, de vos mains. J’ai perdu mon mari et mon plus bel enfant, une fleur arrachée par le soleil du mois d’août. Je ne me suis jamais sentie veuve.
J’avais ma maison, mon foyer chez chacun de vous. J’ai un autre bonheur maintenant : partir dans le jardin de Dieu, là, tout près du soleil. Je suis née il y a longtemps, bien avant l’arrivée des Chrétiens. Calcule, tu trouveras presque un siècle !
La vieillesse ! Qui parle de la vieillesse ? Si je n’avais le cœur un peu fatigué... D’ailleurs qu’importe !... Qu’elle vienne la mort, mais de l’azur et non des cendres ».
Elle n’est morte ni dans un hospice ni dans la solitude d’une chambre au fond du couloir. Elle s’est éteinte en douceur chez elle, chez l’aîné de ses enfants.
Tahar Ben Jelloun (Prix Goncourt 1987)

Pas à pas, syllabe à syllabe

J’avais un peu d’appréhension le jeudi suivant en amenant ce récit. Tous ces mots nouveaux, ces phrases symboliques, ces expressions imagées... J’ai distribué le texte et nous sommes parties à sa rencontre, pas à pas, syllabe à syllabe.
La poésie est chose étrange. Un passe muraille de la langue, un tapis ailé de l’imagination, une musique de l’âme. Jamais la leçon n’a paru aussi courte.

« Ta grand-mère est morte hier ». Cela commence ainsi.
- « Ma grand-mère aussi est morte au Maroc, il n’y a pas longtemps » a commenté Malika.
« Elle est partie le matin à l’aube ».
- « C’est quoi l’aube ? ».
Et j’explique l’aube, ensuite j’expliquerai le crépuscule, l’ange, le linceul, le parfum, l’encens, l’azur. Quand l’explication est satisfaisante, les mots arabes éclatent, gutturaux, somptueux, quoique souvent illisibles pour mes oreilles.
- « Moi j’aime beaucoup ces mots » soupire Fatiha. « Ce sont des mots magnifiques ».
- « Linceul, ça je n’oublierai jamais. C’est beau, linceul » dit Fatima, « surtout avec les roses et les étoiles qu’elle a dessinées dessus ».
- « Et ange. J’adore quand il dit qu’il a un ange sur chaque épaule » reprend Fatiha qui touche les siennes. « Je vais rêver de ça ».
- « Ma grand-mère aussi elle parfumait son linceul pour chaque fête ».
Malika a les yeux un peu fermés, je suis sure qu’à cet instant elle revoit sa grand-mère.
- « Une chose que je ne comprends pas », s’inquiète Habiba, « c’est quand on dit qu’elle a envoyé son linceul à la Mecque. Comment elle a fait ? Elle est allée aussi ? ».

- « Peut-être qu’elle a envoyé son fils aîné ? » suggère Raimou.
- « Personnellement, je souhaite l’amour de cette grand-mère ».
- « Il a bien mérité son prix, Tahar Ben Jelloun ».
- « Oui. Surtout pour ces mots si beaux qu’il emploie ».
- « Ce soir je raconterai ça à mon mari. Et il lira l’histoire ».
Fatiha la Berbère est toute jeune. Elle attend son premier enfant avec fierté et, le soir, raconte à son mari tout ce qui se passe au cours.

Soudain Fatima s’écrie :
- « Pourquoi on ne lui fait pas une lettre à Tahar Ben Jelloun pour lui dire qu’il écrit très bien ? ».
L’idée recueille l’adhésion générale.

Et je sors une feuille où je note à toute vitesse les phrases qui fusent. C’est ainsi que le lauréat du Prix Goncourt 1987 reçut pour Noël une lettre où six femmes marocaines habitant les Marolles bruxelloises le félicitent chaleureusement et le remercient d’avoir écrit de si belles histoires, avec de si beaux mots.
Mais l’une d’elle voudrait tant savoir si la grand-mère est allée elle-même à La Mecque avec son linceul, ou si, peut-être, elle y a envoyé son fils aîné ?
Nous ne le savons toujours pas, car Tahar Ben Jelloun n’a pas encore répondu.
Ça ne fait rien. Nous sommes très patientes.

Cécile ROLIN
(1) « Les amandiers sont morts de leurs blessures ».

DERNIERE MINUTE

Quand je suis arrivée jeudi au Caria, la lettre était là. Nous étions bien contentes. C’était un peu comme si nous recevions une visite. Ou comme si on ouvrait une fenêtre. S’il lit cet article, qu’il sache que nous le remercions et que s’il passe par Bruxelles il y aura un verre de thé pour lui.
C.R.

LE CARIA
135 rue Haute
B - 1000 Bruxelles

Paris, le 1er février 1988

Chères amies,

Merci de tout cœur pour votre lettre qui m’a fait grand plaisir, à laquelle je réponds bien tardivement - j’en suis désolé.
J’ai été très touché par votre choix de lecture et votre témoignage, je vous souhaite de poursuivre votre travail et de faire encore beaucoup de progrès.
Excusez-moi de la brièveté de ma réponse mais je ne peux m’étendre par manque de temps.
Bon courage pour toutes ces lectures prochaines.

Amicalement

Tahar Ben Jelloun